CHAPITRE III
En livraison
Comme je l’ai déjà dit, fin 1979 je travaillais dans le
modélisme pour une entreprise qui importait des voitures télécommandées au 1/8ème. Mon patron, Pierre Marot, était très créatif, compétiteur
lui-même, après avoir été 2ème au championnat du mode de voltige en
avion RC en 1967, il se consacra à la conception et fabrication de pièces
spéciales pour la compétition. Un peu partout en France des revendeurs, souvent eux-mêmes
compétiteurs, utilisaient et commercialisaient les voitures Associated et les
pièces spéciales que nous vendions. Un de ces revendeurs, dont j’ai oublié le nom (s’il lit ces
lignes qu’il m’en excuse) avait commandé du matériel et j’ai eu l’idée d’aller
le livrer en avion.
Donc le lundi 3 décembre 1979, je suis à Lognes vers midi
entrain de charger des cartons de voitures RC et de pièces détachées dans le
Cessna 172 immatriculé F-GBFU.
Ce n’était sûrement pas le moyen de livraison le
plus économique, mais comme elle était urgente (bientôt Noël) mon patron m’avait
demandé d’y aller en voiture et il me remboursait les frais de route, j’ai
décidé d’y aller en avion et de payer de ma poche la différence. Le terrain le plus proche du domicile de mon client était
celui de Sorigny au sud de Tours, et c’est là que je lui donnais rendez-vous.
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| C'est pas celui-là mais c'est un pareil |
Pour aller de Lognes à Sorigny il faut contourner la région
parisienne et passer par Melun, Pithiviers (dont on reparlera à plusieurs
reprises dans ces pages), Orléans, Blois pour arriver à Sorigny en évitant
soigneusement d’aller traîner ses ailes vers l’aéroport de Tours Saint
Symphorien, base de l’école de chasse de l’armée de l’air.
Le vol aller se passe sans histoire et j’arrive à Sorigny
après 1h45 de vol.
Les clients sont sur le terrain, ils m’accueillent
cordialement, et après avoir déchargé le Cessna et bu une boisson rafraîchissante (pas d’alcool, même pas une bière, je suis sérieux quand je
pilote) la conversation s’éternise à propos du modélisme en général et de
l’aviation (grande et petite) en particulier. Cédant à l’aimable pression de mes amis (comme on dit en
politique quand on veut se faire pardonner) j’embarque tout ce petit monde (3
personnes plus le pilote c’est le maximum dans un Cessna 172) pour un vol local
d’une quinzaine de minutes avec l’inévitable survole de la maison familiale.
Retour au terrain de Sorigny, rediscussion... et le temps passe vite.
La réglementation aérienne prévoit que l’atterrissage d’un
aéronef en condition VFR (View Flying Rules soit condition de vol à vue) doit
intervenir au plus tard 30 minutes après l’heure légale du coucher du soleil,
l’avion immobilisé à son parking. Pour cette date du mois de décembre l’heure
officielle du coucher de soleil est 16h49, l’avion doit donc être immobilisé
quelque part au sol à 17h19 dernier carat, il est 16h30, je suis au nord
d’Orléans et je me rends compte que je ne pourrais jamais arriver à Lognes
avant le coucher du soleil.
Donc, une seule solution : trouver un terrain et m’y
poser le plus rapidement possible, mais pas trop loin de ma route car il va falloir
1/ rentrer à la maison (j’habite à cette époque à Ste Geneviève des Bois dans
l’Essonne) 2/ revenir chercher l’avion le lendemain matin pour le ramener à
Lognes. De plus, il ne va pas falloir perdre de temps pour trouver le terrain
salvateur. Assez vite ma décision est prise : ce sera Étampes, de
plus le terrain est facile à trouver grâce au VOR de Pithiviers.
Deux mots de technique car il sera souvent question de cet
instrument de navigation radioélectrique dans les prochains chapitres. Le VOR (VHF Omnidirectionnal Range) est un système de navigation aérienne qui permet
de trouver la direction d’une station émettrice située au sol dont on connait
la fréquence (par exemple Pithiviers 116.50 Mhz). Sur le tableau de bord de
l’avion l’instrument se présente comme un cadran rond avec une graduation en
degrés de 0 à 360 (ces deux valeurs se superposent), une aiguille articulée en
haut et un petit cercle au centre.
Après avoir affiché la fréquence sur le récepteur spécial,
il suffit de tourner le petit bouton marqué OBS (en bas à gauche sur la photo) jusqu’à ce que l’aiguille se positionne au milieu du petit cercle puis lire la
direction indiquée en haut du cadran qui est le cap à suivre pour aller vers la
station émettrice. Simple !
Dans mon cas ce sera plus ou moins : fréquence du VOR
de Pithiviers 116.50 MHz, je tourne le bouton OBS, l’aiguille se déplace ainsi
que les degrés de la couronne périphérique, quand elle au centre du petit
cercle je peux lire 6 (60°) en haut du cadran, ce qui signifie que si je vole
au cap 60° j’irai en direction de Pithiviers. On peut utiliser cet instrument aussi bien en allant vers la
station qu’en s’en éloignant, Le triangle blanc pointe en bas avec les lettres
FR (FROM) signifie qu’on s’en éloigne ; à l’inverse le triangle pointe en
haut avec TO indique que l’on se dirige vers la station. Donc TO au cap 60° pour aller à Pithiviers puis FR au cap
330° pour aller de Pithiviers à Étampes. Fastoche !
Et ça a bien marché.
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| Étampes en 1950 |
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| et aujourd'hui |
A l’extrémité sud du terrain, un hangar était encore allumé,
seul point lumineux dans l’obscurité de plus en plus dense qui enveloppait
l’aéroport, je m’y dirigeais dans l’espoir de trouver un téléphone (et oui pas
de portable en 1979) pour prévenir mon club à Lognes que tout allait bien, que
je me suis posé sans problème et dans les délais légaux. En m’approchant des hangars, de grands hangars ne tôles
ondulées façon deuxième guerre mondiale, j’ai pu voir dans la pénombre de
grandes lettres blanches peintes sur leurs frontons : GAMA,
aucune idée de
leur signification. Arrêtant l’avion sur l’aire de stationnement et stoppant le
moteur je vis trois hommes s’approcher en souriant. Des membres de l’aéroclub du GAMA (Groupement Aéronautique
du Ministère de l’Air) qui marchent à ma rencontre, se doutant que mon arrivée
à cette heure n’est pas complètement intentionnelle. Après leur avoir rapidement expliqué les raisons de ma
présence tardive, non seulement j’ai pu téléphoner à mon club pour rassurer le
chef pilote qui commençait à s’inquiéter mais aussi à ma femme pour qu’elle
vienne me chercher à Étampes (ma voiture étant restée à Lognes) ce qu’elle a
diversement apprécié ; mais de plus, ils m’ont proposé de mettre l’avion à
l’abri dans l’un de leurs hangars, ce qui était très aimable. En rangeant le Cessna parmi les appareils du club j’ai vu un
Stampe.
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| Les hangars du GAMA |
Le Stampe SV4, a été conçu par deux ingénieurs belges en
1923. En France le Service de la formation aéronautique en a doté les Centres
nationaux jusqu’en 1960. Près d’un millier ont été construits en France durant
les années 50-60 et il fût l’avion le plus utilisé pour la formation des
pilotes privés. Il fait toujours les beaux jours de nombreux pilotes
collectionneurs.
Malheureusement, celui que j’ai essayé a été détruit lors
d’un accident mortel à Étampes le 18 juin 1985.
Mon premier et unique vol sur Stampe a duré 50 minutes et je
n’en ai pas un souvenir bien précis, sauf le décollage. Sur les avions anciens
le train d’atterrissage est dit « classique », c’est-à-dire qu’il est
composé d’un train principal avec deux roues et d’une roulette de queue à
l’arrière de l’avion.
Au sol la forte inclinaison fait que le pilote assis en
place arrière (le Stampe est un biplace en tandem, le pilote et son passager
sont assis l’un derrière l’autre) ne voit devant lui que la tête de la personne
se trouvant en place avant ou, en se penchant, le capot moteur mais jamais la
piste devant lui dans l’axe. Il faut juger de la trajectoire en regardant en
biais, de trois quarts à travers les deux ailes (c’est un biplan).
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| Avec un train classique l'avion est incliné vers l'arrière |
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| La vue vers l'avant au début du décollage est très mauvaise |
Lors du commencement du décollage le couple moteur a
tendance à faire dévier l’avion de son axe, il faut compenser cette dérive par
une action appropriée sur le gouvernail de direction. Comme il y a de la place sur la piste en herbe d’Étampes (à
cette époque) le moniteur me laisse faire quelques zig-zags jusqu’à ce que la
vitesse permette à l’avion de se mettre en ligne de vol, à l’horizontal, et je
constate que l’axe de piste ne correspond pas, mais pas du tout à ma
trajectoire. Mais cela n’a pas de conséquence et, grâce à l’intervention du
moniteur, le décollage se passe sans incident. Après 50 minutes de vol autour de l’aéroport, nous nous
posons. C’est le moniteur qui procède à l’atterrissage car sur ce genre d’avion
c’est une manœuvre délicate dont je suis bien incapable. Ce fût ma seule expérience en Stampe et je le regrette. Je
reparlerai plus tard d’avion à train classique comme le Piper J3 et du GAMA.
La fin de l’histoire est assez banale. Ma femme est venue me
chercher et m’a reconduit le lendemain matin en râlant un peu (mais pas trop),
j’ai récupéré le Cessna et je suis rentré à Lognes où j’ai eu le plaisir de
recevoir des félicitations du chef-pilote pour avoir su prendre la bonne
décision à temps.
C’est une leçon que j’ai retenue et qui me resservira.









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